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Georges Bressol

 En 1968, je travaillais comme agent au bureau de poste de Levallois-Perret Principal, rue du Président Wilson, qui avait une annexe au 111, rue Jean Jaurès. L’effectif du bureau était de 180 personnes environ : une moitié au service général (guichet, service arrière, secrétariat) ; l’autre à la distribution et à l’acheminement. J’étais le secrétaire de la seule section syndicale CGT qui comptait une trentaine d’adhérents. Parmi le personnel deux se réclamaient de Force Ouvrière et un de la CFTC.

La grève et l’occupation

Le lundi 20 mai, au matin, après s’être concertés entre responsables de la section syndicale nous avons réuni l’ensemble du personnel à la salle du départ dans le bureau; cela ne s’était jamais fait. Cette assemblée a certainement été facilitée par le fait que nous n’avions pas reçu de courrier car les bureaux-gares, notamment Saint-Lazare qui nous desservait, étaient déjà en grève. Le personnel qui, tout le week-end, avait entendu la radio annoncer l’extension des grèves, voulait connaître l’état de la situation ailleurs et dans la corporation.

La semaine précédente, le 13 mai, avait eu lieu une grève d’ampleur exceptionnelle avec d’immenses manifestations dans les grandes villes de France pour protester contre la répression policière qui avait frappé les étudiants et les universitaires au quartier latin. Le 17 mai, en raison de l’extension des grèves, la CGT suspendait sa conférence nationale de la jeunesse réunie à Pantin, en lançant un appel aux militants à réunir les salariés sur le lieu de travail pour déterminer les revendications et décider de l’action. Le climat social y était favorable.

Au cours de l’assemblée générale nous avons fait le point avec les informations dont nous disposions. Nombreux étaient ceux qui exprimaient leur volonté d’être partie prenante dans l’action. Les revendications ont été rappelées et préciser. D’ailleurs, le personnel les connaissait bien ; en effet, au cours de1967 et au début de1968 il avait largement participé aux nombreuses actions pour en demander la satisfaction. Par deux votes quasi unanimes l’assemblée générale s’est prononcée : d’une part pour la grève, et d’autre part pour l’occupation. A midi, nous avons recommencé pour informer et consulter la brigade de l’après-midi. Les mêmes décisions furent prises.

La proposition d’occupation a suscité des interrogations et les hésitations d’un certain nombre qui y voyaient une sorte d’illégalité à la différence de la grève. Mais plusieurs éléments ont joué en faveur de l’occupation. La liste importante des bureaux et entreprises que nous savions en grève l’étaient avec occupation. Pour les grévistes entrer dans le bureau permettait de disposer du lieu le plus adéquat pour nous retrouver, nous réunir et nous organiser. C’était le moyen d’exprimer notre cohésion dans la grève totale, d’affirmer la maîtrise de l’outil de travail et d’en assurer la protection afin de déjouer les éventuelles provocations qui s’étaient produites en d’autres lieux. Nous voulions également faire démonstration de sérieux pour nous démarquer des événements du quartier latin et de responsables d’organisations étudiantes qui prétendaient donner des leçons de lutte à la classe ouvrière. Dans les premiers jours de grève nous avons eu la visite du commissaire de police qui voulait savoir et constater comment les choses se passaient. Nous lui avons remis la liste de nos revendications, il n’est pas revenu.

0rganiser l’occupation

La décision d’occupation prise, il a fallu s’organiser : - prévoir les équipes pour l’occupation 24 heures sur 24 ; - former le comité de grève ; - fixer un rendez-vous quotidien d’assemblée générale pour connaître l’évolution de la situation et prendre les décisions. Il fut retenu de la convoquer les après-midi. Le matin était réservé au meeting des militants parisiens des comités de grève qui avait lieu à la Bourse du travail de Paris. Il était indispensable qu’une délégation y participe pour donner le point de vue des grévistes de Levallois et être informé de l’évolution de la situation en générale, de celle des PTT au plan national et régional. De plus, nous prenions les tracts qui étaient tirés dans la nuit. Il n’y avait pas ni téléphone portable ni Internet. Les journaux quotidiens paraissaient sous la vigilance du Comité intersyndical du Livre parisien sous réserve qu’ils informent avec objectivité de la situation. On ne pouvait trop se fier à la radio où la direction de l’ORTF avait mis fin à la tentative des journalistes grévistes d’informer avec objectivité. Les numéros spéciaux de La Vie Ouvrière étaient imprimés par des travailleurs du Livre en grève.
Aller aux meetings quotidiens à Paris, place de la République, n’était pas si facile puisqu’il n’y avait ni métro ni bus. Il fallait également participer, le plus nombreux possible, aux manifestations. Pour se déplacer on utilisait les vélos des préposés. Un groupe de grévistes a d’ailleurs entrepris de remettre en état les vélos plus ou moins abandonnés. A cette époque les préposés fournissaient leur vélo et ils revendiquaient une dotation par l’administration.

Au début de la grève, pour se déplacer on utilisait les voitures personnelles, mais la pénurie d’essence a été vite là. Les salariés de ce secteur étaient également en grève et occupaient les dépôts d’essence. Leur comité de grève contrôlait les livraisons aux stations-service qui n’en délivraient qu’aux professionnels des services de santé et de l’alimentation et cela sur présentation de bons émanant de leur comité de grève.

L’Union départementale CGT des Hauts-de-Seine qui s’était créée à l’automne 1967, - suite à la décentralisation de la région parisienne -, a négocié avec le Comité de grève du dépôt d’essence du port de Gennevilliers des bons d’essence pour l’organisation et les militants. Étant membre du bureau de l’U D et secrétaire du nouveau syndicat des PTT, un bon de vingt litres m’a été remis, il nous a été bien utile.

La plupart des grands secteurs de l’alimentation étaient en grève avec occupation ; les grévistes avaient constitué leur comité de grève qui contrôlaient et assuraient le ravitaillement. Un matin, devant la boulangerie voisine du bureau un camion, qui livrait de la farine, était décoré d’une banderole : « comité de grève des grands moulins de Paris ».

Faire face aux difficultés du quotidien

Après une dizaine de jours de grève nous avions épuisé notre argent liquide, il n’y avait ni carte bleue ni distributeur de billets et encore moins de guichet où habituellement étaient effectué les retraits de numéraire. Ces difficultés financières momentanées alimentaient les conversations et nous préoccupaient. Cette question a été évoquée en assemblée générale pour tenter d’y trouver une solution. Finalement un inspecteur et l’agent qui travaillait à la caisse centrale ont avancé l’idée que l’argent contenu dans le coffre-fort pouvait être utilisé en dépannage mais à certaines conditions : avoir l’accord et l’aval du receveur qui détenait la combinaison du coffre, faire signer une reconnaissance de dette aux bénéficiaires.

Aussitôt les démarches ont été entreprises. Le receveur a donné son accord, le rapport des forces a dû faciliter les choses ! Il connaissait notre demande parce que tous les jours, au fond de la salle, à l’entrée du couloir qui mène à son bureau et à ses appartements il observait nos assemblées générales Ainsi des états ont été préparés et le lendemain une somme de deux cents francs (environ 20% du salaire) a été avancée contre signature. La quasi-totalité des grévistes en a bénéficié. Ensuite, les états ont été remis dans le coffre et la régularisation s’est faite dans les jours qui ont suivi la reprise du travail.

Au bureau de Levallois, comme dans beaucoup d’autres en région parisienne, les jeunes venant du midi, d’Auvergne ou de Bretagne étaient nombreux. Comment donner des nouvelles à la famille et les rassurer ? D’autant que selon les nouvelles diffusées par la radio, la télévision était encore peu répandue, laissaient à croire que Paris était à feu et à sang. Il était exclu d’écrire et pour cause ; le téléphone portable n’existait pas et l’automatique fonctionnait uniquement sur la région parisienne, se souvient-on encore de ces appareils à cadrans ronds avec des trous pour permettre aux doigts de composer le numéro ? Pour joindre la province, il fallait passer par un central téléphonique manuel notamment par Inter-Archives. Les téléphonistes du central étaient également grévistes et avaient un comité de grève qui entre autre assurait les urgences. C’est notre Comité de grève qui se chargeait de faire établir les communications en passant par son homologue du central et en utilisant le téléphone du service télégraphique. Ainsi, nous étions identifiés car le central connaissait ce numéro qui servait à l’activité professionnelle. Nous n’en avons pas abusé mais par ce biais la plupart des jeunes a appelé sa famille au moins une fois. Nous utilisions également ce numéro pour tous nos contacts avec l’extérieur. Aussi, en permanence et à tour de rôle, un gréviste assurait ce standard téléphonique improvisé. Je me souviens également qu’a deux ou trois reprises nous avons distribué un télégramme urgent que le Comité de grève du central nous avait adressé.

Le bureau était occupé mais notre emploi du temps aussi ! Les nombreuses activités ne manquaient pas de volontaires et de bonnes volontés, ainsi, plusieurs groupes de travail ont été constitués pour réfléchir aux cahiers de revendications locales. Les discussions de ces collectifs ont débouché sur des propositions pour l’organisation et le fonctionnement du bureau ; ce que nous n’avions jamais fait de manière aussi collective.

Le bureau était exigu et en assez mauvais état ; d’ailleurs, des locaux plus grands étaient en construction rue Paul-Vaillant Couturier et, un nouveau bureau a été inauguré en juin 1969. Mais, nous avions à cœur de tenir les locaux et les installations propres pour être prêts à redémarrer dans les meilleures conditions. Nous souhaitions que la grève dure le moins longtemps possible mais nous étions exigeants et très attentifs aux résultats des négociations nationales : celles qui se déroulaient au niveau de la fonction publique et du ministère des PTT. Nous avions, comme les autres grévistes, jugé le constat de Grenelle insuffisant.

Je me souviens aussi d’un fait qui s’est déroulé au cours des premiers jours de juin, juste après les manifestations de Charléty et du 29 mai, après l’annonce par de Gaulle de la dissolution de l’Assemblée nationale. Suzy Cohen, conseillère générale et maire adjointe communiste de Levallois, nous fit part de son souhait d’avoir une rencontre-débat avec les grévistes. Les élus effectuaient ainsi le tour des entreprises en grève. Nous étions plusieurs a être favorables à cette initiative. La proposition a été faite en assemblée générale qui, bien que favorable à la rencontre, a refusé qu’elle se déroule dans le bureau. Les opposants refusaient une ingérence de la politique dans le conflit. La rencontre eu lieu avec une partie des grévistes devant le bureau. Cet épisode est assez révélateur. Outre le poids de la vieille idée entretenue par les patrons « pas de politique à l’entreprise » la majorité du personnel marquait sa volonté de garder un caractère essentiellement revendicatif au conflit.

La fin de la grève

La fin de la grève est un épisode qui n’a pas était simple. Les dernières assemblées générales étaient assez houleuses car tout le monde ne portait pas la même appréciation sur le résultat et le bilan. Certains pensant que l’on pouvait aller plus loin pour obtenir davantage; d’autres se satisfaisaient du résultat et languissaient de reprendre le travail. C’est par un vote à bulletin secret que les grévistes ont décidé la reprise.

Nous reprenions la tête haute aussi unis que durant la grève, décidés à obtenir la satisfaction de nos revendications locales. Il s’agissait d’abord du paiement des jours de grève. Au plan national le paiement de 50% des jours de grève était admis. A Levallois les grévistes ont décidé de demander qu’aucune retenue soit opérée en contre partie d’un engagement « de tout mettre au pair » dans les meilleurs délais. C’est ce qui a été fait dans les jours qui ont suivi la reprise : une entraide et un esprit nouveau entre services ont permis d’écouler assez rapidement tout le courrier en souffrance. Ainsi, aucun des vingt jours de grève n’a donné lieu à retenue sur salaire.

Nos traitements ont été augmentés, en mai le mien s’élevait à 1036 francs bruts, en octobre je gagnais 1187 bruts, soit une augmentation de 13%.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur d’autres aspects et répercussions de cette lutte ; par exemple, la solidarité matérielle, le soutien des usagers et de la population et surtout de la municipalité d’union démocratique. Au cours de sa réunion extraordinaire du 27 mai le conseil municipal a adopté une motion de soutien aux grévistes et a voté une subvention de 100 000 francs au bureau d’aide sociale afin de venir en aide aux grévistes de Levallois. Une subvention complémentaire de 50 000 francs a été votée par un conseil extraordinaire réuni le 11 juin. Cette aide s’est traduite par 1600 colis distribués et 14 000 repas servis aux grévistes.

La conquête de droits syndicaux a changé beaucoup de choses dans l’activité syndicale. Avant mai 1968 la distribution des tracts, la diffusion de la presse syndicale, le collectage des cotisations, n’étaient pas autorisés sur le lieu de travail, parfois toléré selon le rapport des forces. Cela se faisait discrètement, au vestiaire avant ou après le travail et les réunions se tenaient au bistrot d’à côté. Il n’y avait pas de panneau syndical, la reconnaissance de la section syndicale sur le lieu de travail à beaucoup facilité l’activité malgré des difficultés surtout pendant la période transitoire d’entre la fin de la grève et la parution de la circulaire 54 de 1971 qui a codifié les nouveaux droits. Les responsables de services invoquaient l’absence de textes pour refuser ou minorer nos demandes qui nous le savions étaient sur le point de devenir des droits.

Par exemple, nos multiples demandes d’installation d’un panneau syndical restaient lettres mortes, lassés par cette inertie nous avons décidé d’en confectionner un et de l’accrocher. Au début de la période transitoire les informations affichées devaient être soumises à l’acceptation du chef de centre J’ai souvenir de cette pratique et du refus d’agrément d’un tract parce qu’un paragraphe traitait de la paix au Vietnam. Nous l’avons quand même affiché en cachant le paragraphe en question d’un papier sur lequel nous avions écrit « censuré ». Et, nous avons distribué le tract avec son texte intégral au personnel. Ensuite, nous n’avons plus eu de problèmes pour l’affichage, le receveur ne voulait plus les viser, mais il passait tous les jours devant le panneau pour le consulter.

Les femmes étaient très peu nombreuses au service à la distribution mais elles représentaient la moitié de l’effectif du service général. Elles ont pleinement pris leur part de responsabilité au Comité de grève et au cours des différentes phases de l’action et de l’occupation.
Certes, cette lutte n’a pas été exempte de défauts. Par exemple, la vie de la section syndicale a été négligée par rapport à celle du Comité de grève dont le collectif ne comprenait pas que des militants de la CGT.

Au cours de ce conflit les esprits ont évolués ; certains hésitant au début étaient des plus déterminés à la fin. De nombreux agents et de préposés ont adhéré à la CGT et sont devenus militants. Ainsi j’ai pu être remplacé à la responsabilité de secrétaire de section.
En fait, ces évènements de 1968 ont été une formidable école de démocratie, de responsabilité et d’émancipation pour beaucoup de salariés hommes et femmes.


Levallois le 18 avril 2008
Georges Bressol

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