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Francis Rocard : Notre patrie, c’est le système solaire

Francis Rocard est responsable du programme d’exploration spatiale du système solaire au Cnes depuis 1986. Une « pointure » restée accessible. Lucide sur les enjeux internationaux, persuasif, optimiste, pour qui les scientifiques restent en coopération permanente malgré les aléas politiques et économiques.

L’exploration de la Lune reprend du service 50 ans après Apollo 11, dans un contexte géopolitique différent. Un nouvel intérêt ?

Francis Rocard : Nous assistons, en effet, à un regain d’intérêt pour notre satellite naturel, la Lune, pour des raisons assez surprenantes parce qu’indépendantes les unes des autres.

Commençons par Israël.Ce pays a lancé un atterrisseur lunaire au printemps, espérant être le quatrième pays à réussir un alunissage. Le projet n’a pas encore abouti.
De son côté, la Chine s’attaque à l’exploration de la Lune comme l’ont fait les Russes et les Américains dans les années 1960 et 1970. Elle le fait en nouvelle grande puissance, en s’en donnant les moyens avec environ 200 000 professionnels impliqués dans le projet et des budgets en conséquence. Se poser sur la Lune, redécoller, faire 100 km et se poser à nouveau, dans le cadre d’un projet de station scientifique pour 2030 et l’arrivée de taïkonautes en 2036, c’est une ambition favorisée par les premières réussites, avec un financement à la hauteur. La Chine s’est hissée « dans la cour des grands » et peut offrir une assise pour de futures collaborations extérieures.

Quant à l’Inde, elle suit la Chine, moins rapidement, avec ses programmes Chandrayaan 1 et 2 ainsi que son projet d’envoyer des hommes en orbite, dès 2022.
Côté Russe, c’est plutôt le calme plat, les orientations du pays ne prenant plus en compte l’exploration spatiale comme une priorité.

Les Nord-Américains veulent-ils récidiver ?

Francis Rocard : Les Étatsuniens n’ont rien à prouver de ce côté-là. Depuis plusieurs décennies, ils considèrent que la planète Mars sera leur prochain objectif. La Nasa dispose d’un projet important avec plusieurs missions dont celle, récemment, du robot Curiosity. Avec ses 900 kg, il apporte les précisions dont ont besoin les scientifiques pour orienter leur programme d’exploration. On sait déjà que seuls 5% du sol de Mars sont dignes d’intérêt avec leur potentiel de découverte de l’argile. Lors de sa mission « Mars Science Laboratory », Curiosity a recueilli des échantillons qui n'ont pu être formés qu'en présence d'eau. Les analyses se poursuivent et les projets d’installation sur Mars sont évalués à 2050, mais il faudra être capable de mettre en place une propulsion d’une masse de 30 tonnes.

Pour faire étape à ce projet, la Nasa a pensé à un vol habité sur un astéroïde (AsteroidRedirect Mission), à partir d’une plate-forme appelée Gateway Orbite. L’idée a été abandonnée en 2017 et a été recentrée sur un projet lunaire. Le président Trump a apporté son « Non, mais… »

Pour quel objectif ?

Francis Rocard : Suite à son élection, le président américain a demandé à la Nasad’envisager un nouveau débarquement de l’homme sur la Lune en 2024. Le 7 juin dernier, il a remis en cause cette hypothèse par un de ces tweets dont il a le secret : « Avec tout l’argent que l'on dépense, la Nasa ne devrait pas parler d'aller sur la Lune -nous l'avons fait il y a 50 ans - Ils devraient se concentrer sur les choses plus grandes que nous faisons, y compris Mars (dont la Lune fait partie), la défense et la science ! » La Nasa reste donc prudente autant que soucieuse et s’en remet au Congrès, décisionnaire en la matière.

Un nouveau rôle est dévolu au secteur privé ?

Francis Rocard : La Nasa a sélectionné 9 sociétés privées avec lesquelles elle veut collaborer dont le principe serait : « Je ne vous achète pas le véhicule, mais le service qui permet de mettre une charge utile sur la Lune. » C’est donc carte blanche au privé, avec toutes les conditions de sécurité induites dans le cadre d’une compétition où, bien sûr, les modèles de fusées sont mis en concurrence, Falcon 9 américain contre Ariane 6 européenne, etc.

Et l’Europe, comment se positionne-t-elle ?

Francis Rocard : Si on compare les budgets européen et américain, c’est 600 millions contre 10 milliards. On n’est pas dans la même cour. Mais cela n’empêche pas de développer une politique de collaboration qui permet - essentiellement avec la Nasa, mais sans exclusive - de faire progresser un savoir-faire incontournable. Dans le cadre de Lunar Orbital Platform-Gateway (LOPG), l’Europe fournit le module (Cislunar Habitation Module, I-HAB), utilisable pour l'habitation de longue durée à bord d’une station spatiale ainsi que le module Esprit, sorte de ravitailleur hautement sophistiqué pour les voyages spatiaux.
Pour ce qui concerne le projet LOPG,qui se profile avec la Nasa dans un équilibre 60-40%, on compte 9 modules dont deux européens, un russe et un japonais. Il va sans dire que la versatilité du président Trump risque de réduire les modules au nombre de 4. Suspense donc.

Dans ce contexte incertain, quel est l’état d’esprit des scientifiques de l’exploration spatiale ?

Francis Rocard : Ce qui nous protège, nous les scientifiques, bien que conscients de ces enjeux, c’est notre faculté à travailler dans la coopération permanente sans qu’il ne soit jamais question d’échange monétaire. C’est un énorme avantage : au niveau des opérations lointaines et pour travailler avec les meilleurs, c’est très formateur. Les scientifiques parlent entre eux. Leur patrie, c’est le système solaire. C’est dans ce sens que nous œuvrons pourla mission sismométrie sur Mars. En sachant, à chaque fois que nous avançons, que nos programmes auront des retombées utiles pour le développement d’autres projets de maîtrise de nos conditions d’évolution économique, sociale et culturelle sur Terre. Je pense particulièrement à la maîtrise de l’électronique dite embarquée pour les transports, mais ce n’est que le plus visible.

Propos recueillis par Yvon Huet


Francis Rocard est né le 23 mai 1957 à Paris. En 1986, il obtient un doctorat en astrophysique à l’université Paris-Sud et commence sa carrière au CNRS en participant à la mission Vega de survol de la comète de Halley et à la mission Phobos d’étude minéralogique de la surface de Mars.

En 1989, il entre au Cnes comme responsable des programmes d’exploration du système solaire. À ce titre, il participe aux missions d'études de Mars 96, programme d’exploration de la planète rouge avec la Russie. Depuis 1998, il coordonne la mise en œuvre du programme d’exploration de Mars. Il supervise également Rosetta, mission d'étude d’une comète avec l'ASE. Dix ans d’aventure pour cette sonde de trois tonnes qui a posé la sonde fille, Philae, sur le noyau cométaire, le 12 novembre 2014.

Ouvrages de référence :
Mars - Une exploration photographique, Francis Rocard, 2013, éditions Xavier Barral, 79€.

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