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Idée reçue : les entreprises créent l’emploi

Le président de la République essaie de nous vendre la suppression de l’impôt sur la fortune des plus riches au nom d’une théorie qui est tout sauf nouvelle : elle date des années 1960 et sa mise en œuvre a conduit au chaos actuel aux USA et en Europe. Un article du Monde Diplomatique de 2014 nous a paru particulièrement éclairant, nous vous le soumettons.

Le consensus d’après-guerre avait confié à l’Etat le rôle d’arbitre entre les intérêts opposés des salariés et des entreprises. Les années 1980 évacuent cette idée d’antagonisme social, lui préférant la thèse du « ruissellement » : en facilitant la vie des chefs d’entreprise, on favorisera à la fois les rémunérations des salariés et l’emploi des chômeurs... Le rôle de l’Etat s’en trouve transformé.

En 1961, la romancière américaine Ayn Rand prononce une conférence intitulée « La minorité la plus persécutée d’Amérique : les chefs d’entreprise ». Un taux d’imposition des sociétés avoisinant les 90 % à l’époque démontrait, selon l’intellectuelle ultralibérale, l’illégitimité de la « dictature socialiste » américaine : « Tout mouvement qui cherche à asservir un pays (…) a besoin d’un groupe minoritaire comme bouc émissaire. (…) En Russie soviétique, le bouc émissaire a été la bourgeoisie ; en Allemagne nazie, le peuple juif ; en Amérique, ce sont les hommes d’affaires. »

A l’époque, un jeune acteur, Ronald Reagan, rencontre le succès. Anciennement démocrate, il rallie le camp républicain en 1962, puis se fait connaître en dénonçant un Etat « obèse » qui entraverait « l’esprit d’entreprise » caractéristique, selon lui, du rêve américain – celui de pionniers repoussant seuls les frontières physiques et matérielles. En 1980, l’acteur est élu président.

Alors que l’économie mondiale est en crise et que le chômage décolle, Reagan aux Etats-Unis et Margaret Thatcher au Royaume-Uni adoptent, sous l’influence d’un courant intellectuel en gestation depuis plusieurs décennies (lire « La déferlante néolibérale des années 1980 »), une politique économique dite « de l’offre » (supply-side), dont la logique pourrait se résumer ainsi : on ne vient pas en aide aux chômeurs ou aux démunis en leur versant des indemnités, mais en facilitant l’activité des entreprises (baisse de leur fiscalité, réduction du « coût du travail », accès au crédit, etc.). S’impose alors un peu partout dans le monde l’idée que seules les entreprises créent l’emploi et que défendre l’intérêt général commande de satisfaire les exigences patronales.

Conséquence immédiate, ceux que Rand identifiait hier – avec un sens prononcé du dramatique – comme une « minorité persécutée » se hissent au rang de héros modernes. Les chefs d’entreprise – bientôt rebaptisés « créateurs de richesse » – sont désormais à l’honneur dans les médias.

En France, Bernard Tapie incarne très vite le self-made man patronal dynamique, sportif et audacieux. Entre 1986 et 1987, il anime l’émission « Ambitions » sur TF1 (alors en cours de privatisation). Le concept ? Aider un jeune à monter son entreprise, en direct. D’anciens journaux anticapitalistes chantent à leur tour les louanges de l’entreprise, seule capable de pulvériser les « conservatismes » – entendre : le système d’organisation sociale antérieur à la révolution néolibérale. « Comme ces vieilles forteresses reléguées dans un rôle secondaire par l’évolution de l’art militaire, la masse grisâtre de l’Etat français ressemble de plus en plus à un château fort inutile. La vie est ailleurs, elle sourd de la crise, par l’entreprise, par l’initiative, par la communication », écrivent ainsi Serge July et Laurent Joffrin dans Libération en 1984.

Sous l’effet des politiques que ces discours justifient en France (désindexation des salaires sur l’inflation en 1983, suppression de l’autorisation administrative de licenciement en 1986, etc.), la part de la richesse produite chaque année revenant aux salaires décroît (de 72 % à 69 % entre 1986 et 2009), cependant que celle revenant aux dividendes bondit (de 3,2 % à 8,5 % entre 1982 et 2007).

La priorité accordée aux actionnaires perdure aujourd’hui encore. Elle repose sur l’idée que la robustesse du secteur privé garantit la croissance et la réduction du chômage : « Ce sont les entreprises qui créent les emplois », proclame un communiqué du Mouvement des entreprises de France (Medef) du 13 mars 2013. Or rien n’indique que ce soit le cas. Comme l’écrit l’économiste Frédéric Lordon, « les entreprises n’ont aucun moyen de créer par elles-mêmes les emplois qu’elles offrent : ces emplois ne résultent que de l’observation du mouvement de leurs commandes dont, évidemment, elles ne sauraient décider elles-mêmes, puisqu’elles leur viennent du dehors – c’est-à-dire du bon vouloir dépensier de leurs clients ».

Autrement dit, ce ne sont pas les entreprises, mais la demande des consommateurs qui dope l’activité économique et conduit à la création d’emplois. Pour lutter contre le chômage, mieux vaudrait donc relancer le marché intérieur en augmentant les salaires que se soumettre à l’idée que ces derniers représentent un « coût » grevant l’activité économique.


Renaud Lambert
Rédacteur en chef adjoint au Monde diplomatique

 

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