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Bernard Enggasser

En mai 1968 j'avais 26 ans, je travaillais à l'imprimerie BRAUN à MULHOUSE (aujourd'hui à VIEUX THANN). On m'avait nommé responsable des Jeunes au sein du Comité du Syndicat des TYPOS-LITHOS de MULHOUSE auquel j'avais adhéré en octobre 1963 dès le début de mon embauche.

A l'époque, les salariés du Livre étaient organisés en trois syndicats catégoriels. Les TYPOS-LITHOS comprenant les professionnels du Livre; les MARGEURS AUXILIAIRES représentant les ouvriers spécialisés, en majorité des femmes et, le Syndicat des RELIEURS avec un effectif peu important, la profession tendant à disparaître par la généralisation du brochage.

On était affilié à un Groupe Régional regroupant les départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et la Moselle. Chaque Section Locale était elle-même affiliée à la Fédération Française des Travailleurs du Livre (FFTL). Les liens avec les Unions Locales et Départementales de la CGT étaient pratiquement inexistants. Seule la Fédération reversait une part des cotisations à la Confédération. Si j'insiste sur ces spécificités c'est pour faire comprendre au lecteur le contexte de l'époque tout en mesurant son évolution dans le futur.
Les événements de mai 68 avaient été précédés par une grande grève dans le Livre, quelques mois auparavant. Nous tenions meeting dans la grande salle du Palais des Fêtes, rue des Trois Rois à MULHOUSE. Les grévistes nombreux, venaient par la même occasion toucher une indemnité versée par la Caisse de grève du Syndicat.

A la direction du Syndicat Local nous étions une majorité de jeunes. Le lendemain de la" nuit des barricades" à PARIS marqué par une répression policière particulièrement violente envers les étudiants, les confédérations syndicales appelaient à la manifestation du 13 mai. La veille, un dimanche, j'avais provoqué une réunion de notre Comité. Nous nous efforcions de joindre notre permanent régional à STRASBOURG que nous ne réussissions de contacter que très tard dans la soirée. Nous attendions des consignes mais en fait il nous répondit: "faites comme vous l'entendez".

C'est ainsi que le 13 mai au petit matin nous nous présentions devant les imprimeries, principalement BRAUN et ARTS GRAPHIQUES DMC, pour appeler les salariés à la grève.
L’ambiance était joyeuse, en attendant les équipes nous organisions un match de foot en pleine rue Daguerre en face de l'Imprimerie BRAUN. Le mot d'ordre de grève était suivi à prêt de 100%.

En début d'après-midi, deux personnes que nous ne connaissions pas, se présentèrent à nous devant la porte de l'entreprise, comme étant de l'Union Départementale CGT pour nous prêter main-forte. Nous les faisions éconduire considérant que c'était notre grève et qu'il n'y avait nul besoin d'éléments extérieurs.

Ma première manifestation

En milieu d'après-midi de ce 13 mai, une grande manifestation interprofessionnelle donnait le départ à la Place du Canal Couvert à MULHOUSE. C'était ma première manifestation.
En face du rassemblement se tenait l'ancien siège du Journal L'ALSACE. Les ouvriers de la presse étaient aux fenêtres nous regardant. A l'époque, L'ALSACE était organisée dans un "syndicat maison", son Président étant le Directeur du Journal!
Les rares journaux qui paraissaient alors, quant la presse était en grève, se comptaient au nombre de deux... LE PROVENÇAL, organisé à FO et L'ALSACE!

Le lendemain du 13 mai l'ambiance fut chaude. Dans l'atelier nous élaborions le cahier de revendications et le Syndicat exigea la tenue d'une réunion paritaire régionale en faisant pression sur les maîtres-imprimeurs par une "grève des heures supplémentaires" car les carnets de commande des entreprises étaient pleins.

Une grève des heures supplémentaires

Notre Directeur qui était également Président de la Chambre Patronale du Haut-Rhin, rassembla le personnel de l'entreprise pour faire le chantage en menaçant de ne pas assister à la réunion paritaire si nous ne revenions pas sur notre mot d'ordre de refus des heures supplémentaires. Il organisa un vote pour demander aux salariés de s'exprimer en acceptant son ultimatum. Nous donnions la consigne de boycotte du vote ce qui l'obligea à se déplacer lui-même dans les ateliers pour faire pression auprès du personnel. Mais cela eu un effet contraire et peu de salariés se laissèrent intimider. Cela le mis dans une rage folle mais, le même jour la réunion paritaire eu lieu, en sa présence !

C'est ainsi qu'un accord régional fut conclu, il porta essentiellement sur l'augmentation des salaires qui cumulés avec les revalorisations nationales fit que notre région bénéficia d'augmentations professionnelles bien plus importantes que dans d'autres départements (19 %).
Sans fausse modestie, on peut affirmer que ce résultat fut essentiellement obtenu grâce à l'obstination et la combativité des salariés de chez BRAUN.
Ce sont les jeunes qui étaient à la pointe de l'action, bousculant quelque peu la routine de certains responsables syndicaux en place.
A l'intérieur de notre structure syndicale régionale nous étions considérés comme "gauchissant". La Section des TYPOS-LITHOS de MULHOUSE était la plus turbulente aux yeux de notre permanent régional.
N'empêche que nous étions les premiers à réaliser la fusion des trois syndicats catégoriels en un Syndicat unique du LIVRE de MULHOUSE CGT. En 1975, j'en étais devenus le premier des Secrétaires Généraux.

Les récoltes d'après-mai...

Les événements de mai 1968 avaient créé une dynamique d'unité. Quelques années plus tard, les salariés du Journal L'ALSACE regagnèrent notre syndicat. J'avais organisé avec Jacques PlOT, qui fut plus tard Secrétaire Général de la Fédération, une réunion dans notre bureau syndical avec des délégués du "syndicat maison" de L'ALSACE ce qui, quelques jours plus tard, provoqua l'adhésion de tout le personnel à la CGT. Mais, cette évolution fut surtout possible grâce à des militants, aujourd'hui la plupart disparus, qui restèrent toujours fidèles à un syndicalisme combatif et de terrain au service des salariés.

Mai 68 avait bouleversé bien des pratiques militantes. Les syndiqués m'avaient placé à la tête du Syndicat chez BRAUN, en jugeant mon prédécesseur trop complaisant avec la direction. Il démissionna pour créer la CFDT, puis la CFTC, sans jamais obtenir une audience significative.
Dans la foulée de mai 68 nous avions conquis d'autres acquis sociaux, bien avant d'autres professions, telles les congés parentaux pour enfant malade ou l'heure mensuelle d'information syndicale payée.
Pendant toute mon activité syndicale dans l'entreprise il ne se passait pas une réunion avec la direction sans que nous rassemblions les salariés qui nous avaient mandaté, pour les informer et les consulter quant aux discussions avec la direction.

Libérer la parole

En mai 68, la CGT comptabilisait 1,5 million de syndiqués, ce qui a également pesé dans la balance. Depuis elle a perdu plus de deux tiers de ses forces organisées. A l'époque, le Syndicat des TYPOS-LITHOS de MULHOUSE comptait à lui seul autant de syndiqués qu'aujourd'hui tout le Livre et Papier-Carton réunis dans le Haut-Rhin !
On a expliqué les causes de cet affaiblissement par les suppressions d'emplois, les fermetures d'entreprises, la précarisation...Certes, mais a t'on assez réfléchi à nos propres pratiques et défauts. Peut on nier aujourd'hui que le syndicalisme est en crise dans notre pays.
Il ne s'agit pas de se comporter en "vieux con", en claironnant que "de notre temps c'était autre chose !".

A la CGT nous avons trop longtemps considéré qu'avec une critique ouverte on faisait le jeux de "l'adversaire de classe". L'écroulement du bloc socialiste nous a montré la nocivité de telles attitudes. Se taire c'est en quelque sorte être complice. Ne pas avoir l'esprit critique s'est se scléroser, se condamner.

MAI 1968 fut une vrai "libération de la parole" avec des acteurs pour la plupart jeunes.

A l'avenir, d'autres luttes se mèneront avec d'autres générations de militants et de salariés, certainement sous d'autres formes voir, en s'organisant différemment. L'esprit de MAI 68 n'est pas mort à condition qu'à nouveau on sache LIBÉRER LA PAROLE et redonner un vrai contenu au verbe MILITER !

 

Bernard ENGGASSER
MAI 1998

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